Prise de parole de Marie-Julie Chalu et Matthias Claeys, à l’Université Buissonière des Arts de la rue, organisée à Marseille en novembre 2025 par la FARSE et la Fédération Nationale des Arts de la Rue.
“Nous sommes là.” Nous adressons ces réflexions à l’ensemble des personnes du secteur des arts de la rue. Nous reprenons à dessein les mots écrits par les organisatrices de l’Université Buissonnière des Arts de la rue 2025, qui résonnent en nous d’une manière particulière qui disent: “nous faisons écho aux problématiques de notre temps, des lieux où nous vivons. Nous sommes multiples et différent·es, ensemble nous afficherons toutes nos luttes et préoccupations, nos résistances et nos victoires.”
Si nous prenons la parole, aujourd’hui, toutes les deux, c’est en tant que personnes faisant l’expérience minoritaire. Il a été difficile de choisir un terme qui nous convienne et permette d’englober les situations sociales différentes dans lesquelles nous nous trouvons, et ce en quoi elles se rejoignent. On a écrit ce texte et on le lit parce qu’on a un peu peur, parce qu’on a un peu forcé le passage pour venir – et on a été vraiment bien accueillies.
On se nomme “personnes faisant l’expérience minoritaire”, en se disant que cette expérience minoritaire, dûe à la race, au genre, à la sexualité, à l’état de corps, l’état psychique, l’état mental, est un ensemble d’expériences matérielles et symboliques, qui implique les personnes qui les vivent de manière continue, et les expose à des violences particulières, qui parfois se conjuguent. Les personnes qui font l’expérience minoritaire ne font pas partie de l’universel, pas de manière évidente, et se voient refuser le fait de le représenter. Nous sommes des cas particuliers, des minorités, des diverses.
Nous prenons la parole ensemble, et cherchons à rassembler des personnes qui vivent des expériences du même ordre, toutefois il est important de dire que nous n’estimons pas que nos vécus, nos situations sont les mêmes, ou sont interchangeables. Il est évident qu’en tant que personne blanche, je jouis de privilèges raciaux, et que je suis privilégiée par mon apparence d’homme. En tant que pédé blanc j’ai plus de chances d’accéder à des postes de pouvoir ou d’être programmé qu’une personne racisée.
On va parler de trans, pédés, gouines, bis, d’handis, d’histoires transmises sans filiation de déshumanisations, de violences, de rejets, d’abjections, d’obligation à la conformité. De gens qui sont globalement plus pauvres, plus exposés à la précarité, à l’insécurité physique et psychique, toujours mis en dépendance d’un bon vouloir.
On va parler de race, racisé.e, faut pas que ça vous choque. Ce qui devrait choquer le plus c’est pas le fait qu’on dise ces mots pour pointer un système de domination mais les effets violents, déshumanisants que ce système de domination produit sur les âmes et les corps depuis au moins 4 siècles. La race n’est pas un tabou. Elle est partout. Tous les jours, elle gangrène le contrat social. Je dis le mot race pour désigner une construction sociale absurde qui a encore le pouvoir de structurer notre société contemporaine. Le mot “racisé.e” nomme le processus de racialisation qui fait qu’une personne est perçue comme “non-blanche” et va subir toutes les conséquences négatives que ça va entraîner socialement. Et c’est un processus traumatique, je me souviens très bien le jour où je suis devenue noire. Ma mère a dû m’apprendre à comment vivre dans une société raciste. Dès le plus jeune âge, il y a une injonction à ne pas dépasser la ligne, c’est ce qu’on peut appeler la charge raciale (Maboula Soumahoro, Douce Dibondo).
Parler de la race c’est aussi parler de la classe, la majorité des personnes racisées sont pauvres ou de classe populaire, font des jobs peu valorisés socialement et financièrement, parce que le racisme précarise à tous les niveaux, ça nous rend fragile psychologiquement, socialement, financièrement.
Je dis ça parce que la particularité des arts de la rue en France s’est construite sur l’idée d’être accessible à tous et toutes en s’affranchissant des barrières de classe et pourtant la question raciale est peu adressée ou tabou comme dans le reste de la société.
Parler de genre et de sexualité c’est aussi parler de classe. On sait comme les femmes et les personnes de minorité de genre sont plus vulnérables dans une société capitaliste néolibérale. En tant que femme, noire, ayant grandi dans une famille de classe populaire, je sais que race/genre/classe s’imbriquent. Adresser l’un c’est invoquer l’autre. Et tout ceci influence ma pratique artistique. (nos pratiques artistiques ?)
Nous ne prenons pas la parole au nom de qui que ce soit, nous ne sommes ni des représentantes ni des mandataires. Nous faisons partie en tant que femme noire et que pédé de groupes différents qui vivent des exclusions différentes, et c’est depuis ces endroits que nous parlons.
On prend la parole aujourd’hui de cette manière parce qu’on ne nous la donne pas volontiers, souvent par impensé. Nous sommes à la marge des imaginaires collectifs et vivons dans un paradoxe : nous devons nous battre pour que nos identités et expériences soient reconnues, de façon à ce que les systèmes qui les permettent soient subvertis. On s’applique les stigmates, on en fait des identités et des communautés, en attendant le jour où on n’aura plus besoin de se protéger à ce point. Ce jour semble lointain.
Les personnes qui font l’expérience minoritaire, dans le contexte économique et politique actuel, sont les plus en danger, les plus précarisées, comme dans tous les autres domaines et secteurs de la société. À différentes échelles en fonction des discriminations qu’elles subissent, ce sont les personnes les plus touchées économiquement par l’arrêt des subventions, par les difficultés de diffusion, parce que les contraintes économiques et les peurs politiques fonctionnent comme un goulot, et nous sommes en périphérie.
Même en dehors du contexte économique déplorable, faire de l’art dans l’espace public n’est pas vulnérabilisant de la même manière pour tous les corps, certains seront plus en danger que d’autres comme les femmes, les personnes queers ou de minorité de genre. Ou au contraire perçus comme plus dangereux que d’autres comme les hommes racisés. La liberté de création se mesure déjà dans nos corps et ce que la société en perçoit.
De plus, nos spectacles s’ils abordent nos situations minoritaires sont considérés comme des niches, pas universels. J’ai grandi pourtant en regardant des films, des séries, des spectacles où je ne me voyais pas (et les rares fois où des personnes qui me ressemblaient apparaissaient ça pouvait être de manière raciste et/ou sexiste, mais ça, c’est un autre débat) et ça ne m’a pas empêché de m’identifier à ces propositions artistiques par endroits.
Nous parlons tous et toutes d’un endroit particulier, la violence c’est que le particulier de certain-es est imposé comme la norme universelle. Les autres doivent se débattre avec le stigmate. La censure se trouve déjà là : est-ce que j’évite de faire un spectacle sur tel sujet parce qu’on va considérer que c’est communautaire ? Est-ce que je vais réussir à trouver des financements ? Est-ce qu’on va me dire que peu de gens s’y reconnaîtront ?
Il y a un pouvoir politique fort dans le fait que des personnes dites du groupe majoritaire reconnaissent leur humanité commune dans les spectacles de personnes en situation minoritaire.
J’ai toujours en tête cette citation du Combahee River Collective (un collectif militant noir lesbien états-unien des années 70) qui dit: « si les femmes Noires étaient libres, toutes les autres personnes seraient libres aussi, car notre liberté implique la destruction de tous les systèmes d’oppression ». Depuis les marges se pense une libération radicale de toutes et tous. Depuis les marges se créent des esthétiques plus inclusives. Depuis les marges, on évoque en creux la majorité, le contraire ne se fait pas ou peu. Si vous ne vous reconnaissez pas, ça fait du moins écho en creux à votre situation.
Il y a un point sur lequel nous voulons être nettes. On aborde ici les sujets de la censure et de la liberté d’expression. Depuis nos endroits de la société, il nous paraît important d’affirmer ceci : lorsque des personnes ou des groupes qui font l’expérience minoritaire expriment publiquement leur désaccord avec une production ou les comportements d’une personne publique, il est indécent de les accuser de censure. Les personnes racisées, les personnes trans, pédé, gouines, bi, les femmes, les personnes qui vivent avec des handicaps n’exercent pas de censure, elles n’en ont pas le pouvoir. Remettre en cause des paradigmes violents, ce n’est pas annuler ou effacer quoique ce soit, c’est avancer. La censure arrive du pouvoir, de la norme, de la domination, et s’exerce en premier lieu sur celles et ceux qui subissent le pouvoir, la norme et la domination.
En tant qu’artistes, et de différentes manières, nous faisons l’expérience de la censure et de l’autocensure depuis longtemps, et nous avons besoin de l’appui de tout le monde pour sortir de ces systèmes. Pas de la charité, pas de la culpabilité, pas de l’assimilation, mais qu’on nous laisse de la place. C’est là qu’il peut y avoir des allié-es. Il faut pluraliser les programmations, les équipes de programmation, les équipes de direction, les équipes artistiques, les artistes au sein de ces équipes. Il ne s’agit pas seulement de faire valoir nos présences dans des équipes ou des programmations comme si la présence suffisait, il est important de laisser l’espace à nos narrations, de ne pas concentrer toute la responsabilité d’un discours minoritaire sur une seule artiste, de ne pas parler à nos places, ou en utilisant nos vécus sans nous dedans.
Il y a trop d’équipes, trop de programmations qui sont uniquement blanches, les personnes racisées doivent souvent venir d’autres continents pour être légitimes, ou se retrouver coincées dans des discours sur les tensions entre différentes cultures, les places réservées aux queers sont trop étroites, elles sont là pour animer les bingos ou doivent reléguer leur genre et sexualité à un soi disant espace privé ou de performance, les personnes handicapées ne sont tout simplement presque pas là, et quand elles le sont c’est pour montrer à quel point elles sont aptes à dépasser leur condition, comme un totem de résilience. C’est nul, c’est trop peu, c’est pas nous.
Dans un moment qu’on qualifie de “pré-fasciste”, où la liberté de création est menacée par les forces conservatrices, il nous semble important d’affirmer la nécessité de la présence des personnes faisant l’expérience minoritaire, de leurs narrations spécifiques, de leurs points de vue ni plus ni moins situés que d’autres sur les sujets dits universels. Et nos expériences ne s’équivalent pas, elles s’ajoutent. Il ne s’agit pas de remplir la case “narration minoritaire” en prenant au choix une artiste queer, ou racisée, ou handi.
Nous serons les premières victimes du fascisme, nous devons avoir droit à la parole face à ces mouvements, et il faut nous laisser le faire comme on le veut. On a plus d’expérience, on est expertes.
Cette prise de parole, on l’a dit plus haut, nous l’avons imposée. Elle s’inscrit dans le cadre de plusieurs actions ces derniers mois, qui sont le fruit de réflexions longues. Il y a eu la table ronde sur les « Artistes racisé-es dans les arts de la rue » que j’ai co-organisé avec Anissa Kaki et Ana Laura Nascimento à Chalon cet été, avec le soutien de la Collective Ces Filles-Là, de la Fédération Pôle Nord et de la Collective Les Punaises, il y a eu à Paris l’atelier organisé par la FéRue sur les diversités dans le cadre d’une journée sur la diffusion avec Kévin et Matthias de la mkcd, et Sandra Sainte Rose Fanchine de la cie 100DRA SEINTROZ.
Nous cherchons à nous organiser. Nous cherchons aussi à nous définir, à faire des alliances entre nos différentes luttes et nos différents vécus, et à nous fédérer, non pas pour parler d’une seule voix, mais pour trouver un canal qui permette la multiplicité de ce qu’on est. Nous appelons les personnes qui font l’expérience minoritaire, qu’elles soient artistes, techniciennes, administratrices, organisatrices… à nous rassembler, pour déjà se parler. Et voir si dans ce qui nous rassemble et dans ce qui nous différencie, il y a des outils qu’on peut inventer pour ne pas être invisibilisées. Nous avons le pied dans la porte, il va s’agir d’entrer.
Marie-Julie Chalu et Matthias Claeys
Suite à cette prise de paroles et d’autres actions, la Commission pour les Professionnel·les et Artistes Minorisé·es (dans les arts de la rue) s’est créée. On peut la joindre sur commissionpamartsdelarue@gmail.com .